Ce serait vache…

04/12/2009

…de ne pas vous parler de ce que vous attendez-tous, français carnivores que vous êtes, et francophones qui, avouez-le, vous êtes mis au français pour son foie gras et ses magrets de canard.
Je peux d’ores et déjà répondre à la question fatale : “Alors, la viande est-elle aussi bonne qu’on le dit ?” Je réponds oui, oui, et oui, même si vous avez du mal à accepter que la gastronomie française se fasse dépasser. Si je fais une moyenne générale sur 4 mois- certains connaissent mon talent en maths- cela ne fait pas de doutes, la viande est bien meilleure ici.
Mais après tout dépend….et je ne pourrai pas vous dire quel est la meilleure viande car je ne ferais jamais aussi bien que les bouchers de cette “carniceria”- ” Carnelandia”, ça veut tout dire- et car le débat est trop houleux, bife de chorizo, ojo de bife, medallon de lomo ? C’est du niveau d’un match River/Boca – les deux équipes de foot de Buenos Aires- l’animosité que provoque ces questions.
Ce que je sais, c’est que la meilleure viande à laquelle j’ai eu droit ne sortait pas de la cuisine d’un grand restaurant, mais d’un bon vieux asado à la maison…dont il faut donc vous donner un avant-goût…

Préambule :
La scène se déroule dans un pays carnivore. Soit, vous le savez tous. Non mais CARNIVORE.
En 2008, près de 100 kilos consommés par an et par habitant…derrière les 123,4 Kg des Américains, certes, mais bon c’est les Américains. Et 74,3 pour les Européens.
Donc 100 kilos, ca reste honnête…et aurait – c’est fou ce qu’on trouve sur Wikipédia- de quoi faire bondir Albert Einstein et le Dalai Lama, Léonard Cohen et Léonard de Vinci, Voltaire et Paul Mac Cartney.
Egalement s’ils apprennaient que pour un asado, on compte entre 400 et 500 grammes de viande par personne.

Définition:
En gros, c’est une grillade. Un barbecue. Mais ça n’a rien à voir. Vous me suivez ?

Invitation :
Car oui, je fais partie du club très select et convoité des propriétaires de parillas. Et sans doute encore plus sélect des propriétaires de parillas d’appartements, en pleine ville.
Téléphone portable en main – le tout basique, signe de reconnaissance de l’étudiant en échange à BsAs.
C’est le moment de gloire, celui où vous avez l’impression que c’est votre anniversaire. Ou que vous êtes à la place de l’employé de Loto qui appelle le gagnant ( ça doit être sympa comme boulot tiens). Ou à celle de l’ange Gabriel pendant l’annonciation, mais j’ai peur de vous choquer.
Le dernier “asado en casa” m’a donc valu, entre autres : un oui massif et déterminé prononcé à peine l’invitation formulée. Un fan de rugby renonçant à son entraînement pour l’occasion car, je cite ,”un cas de force majeur m’oblige donc à annuler l’entraînement“. Un texto “buenooo”, un autre “clarooo”. Pour les invitations en personne, des hochements de tête avec regard gourmand. Et le soir, deux invitées en plus, parce qu’il faut partager ce genre de moment, ça renforce les couples.

Mais attention ne croyez pas que j’y sois pour quoi que ce soit dans ce succès, croyez-moi, moi pauvre âme humaine ne vaut rien à côté des 5,600 kg qu’une heure plus tard le boucher m’a tendu en me souhaitant gaiement un bon appétit.
J’ai réfléchi à ce qui aurait pu provoquer en France une avalanche aussi rapide de réponses affirmatives, mais, à moins que vous me contredisiez, je ne crois pas avoir connu de manifestation de culte à la bouffe aussi unanime…

Initiation:
On n’achète pas 6 kilos de viande n’importe où. Autant choisir une boucherie bonne et pas chère, tout le monde y allant de sa théorie, “mais non c’est 8 pesos le kilo à Mataderos (à 1 heure en bus du centre) tu te rends compte“, “mais non il faut acheter du vacio, du “matambre”, du “bife de chorizo”, de la “tapa de nalga“….Kesako!

Personnellement l’achat en boucherie fut un rite initatique. D’abord parce qu’en France je ne mets pas les pieds dans une boucherie, et dans tous les marchés m’arrange pour occulter de mon champ de vision les abats suspendus, pieds de cochon et autres réjouissantes apparitions. Ensuite car j’ai frôlé le végétarianisme en passant un an dans une “coopérative” de hippies dans une université américaine où on cuisinait les uns pour les autres des soupes de tofu, beignets de tofu, tofu de tofu..et d’autres choses aussi.
Initiatique enfin parce que, franchement, sans présenter au préalable les symptômes 1 et 2 dont je suis gravement atteinte, qui achète 6 kilos de viande en France ?

Mais il ne faut rien laisser transparaître, faire fière allure devant le boucher – non ça ne me fait pas peur toute cette viande crue et ce sang sur vos mains, môsieur – et commander méthodiquement ses 5,600kg en prétendant maîtriser le vocabulaire, et s’en aller, 2,800kg dans chaque sac, vers le Supermarché. Où il s’agit alors d’ajouter 4 kilos de charbon.

Le dernier achat de charbon a encore confirmé le pouvoir d’attraction de l’asado. Il était 21h55 et on m’annonce en levant les yeux au ciel  “mais non Annabelle t’as pas acheté assez de charbon là”, 5 minutes pour réagir devant l’urgence de la situation, le supermarché du coin de la rue, celui de Paseo Colon fermant à 22 heures.
A 21h59 la caissière, la vendeuse de légumes, le boucher, tous sont déjà dans la rue et la grille presque entièrement baissée. J’aurais pu les supplier de me vendre des médicaments pour une urgence de santé, ou une bouteille d’eau parce que mon petit frère – non je n’ai pas de petit frère, pas de scoop sur ce blog – a avalé de travers, je ne sais pas s’ils m’auraient ouvert. Mais du charbon, ah ça. La caissière explique à la vendeuse de légumes “Non mais elle a besoin de charbon”, l’autre la regarde d’un air entendu et un instant plus tard me tend le sac avec compréhension.

Action :
Mon coloc argentin vous dirait qu’il le seul habitant de cette planète à pouvoir allumer le feu du premier coup d’allumette sans avoir à s’en préoccuper ensuite. Et sa connaissance savante du temps de cuisson pour chaque morceau – ces mêmes “vacio”, “matambre”, “bife de chorizo”, “tapa de nalga” que je ne distingue pas encore vraiment – en fait un très bon “asador”, personne préposée à l’asado. Alors devant tant de talent je m’incline et l’étape Action est généralement déléguée volontiers aux professionnels de l’art. Et ne sera pas détaillée ici en raison de mon manque d’expertise.

Désespération :
L’asado, en tout cas chez soi, c’est aussi, et surtout, l’attente.
Pour les moins courageux vous pouvez toujours aller à Siga la Vaca, ce fameux restaurant de Puerto Madero qui sert une parilla libre, c’est à dire un gargantuesque buffet libre, et là l’indigestion aura des chances de remplacer les crampes d’estomac de l’attente…
J’imagine qu’on repère justement les étrangers à leur impatience. Les autres n’oseraient pas montrer à l’asador que leur ventre gargouille et que l’appétit monte de manière insoutenaaaable, non, il ne faut pas offenser le maître de cérémonie. Mais surtout, cela ne leur viendrait pas à l’idée, car ils savent bien que l’asado est “avant tout un moment à passer ensemble”, et que “la préparation est la moitié du divertissement”…
A moins que, plus pragmatiquement, ce soit l’habitude qui les blase, alors que nous étrangers sommes tout fébriles à l’idée de déguster de la viande argentine.

Dégustation:
L’asador donne le signal. Quand il estime que à cette seconde de cette minute précise que oui, la viande est fin prête, il demande une main forte pour lui tenir la grille de laquelle il tire les morceaux tant attendus.
C’est bien sûr le moment le plus court.
Le moment où tous les efforts des dernières heures sont balayés instantanément.
Où on remercie du fond du coeur la vendeuse de légumes du Supermercardo de Paseo Colon d’avoir compris la nécessité vitale de ce sac de charbon de 21h59.
Où l’annulation de l’entraînement du rugby prend tout son sens,  où la tentation de végétarianisme perd tout son sens…

Morale en image
A la vue de mon appareil et du succès de leur Carnelandia, les deux bouchers de cette boucherie – uruguayenne, de Montevideo pour ne rien vous cacher- ont absolument tenu à poser. Je me suis exécutée en pensant quand même Vous savez que vous êtes devant des vaches mortes, pas devant les chutes d’Iguazu – vous voyez que l’Argentine n’a pas totalement effacé mon année de tofu-isme…
Mais je me tais, préférez la morale des deux joyeux uruguayens  : Mangez de la viande, ça rend heureux.
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4 comentarios to “Ce serait vache…”

  1. Rabat Oiej (pas facile à retranscrire!) said

    sacré style bibille!

    http://www.waterfootprint.org/?page=files/home

    ou comment l’industrie de la viande argentine et brésilienne surtout est le principale responsable de la déforestation…

    bon barbeQQQQ !

  2. keseyo said

    Je m’occupe de la gastronomie, tu t’occupes de la planète, on est une fratrie complémentaire !

  3. Leo said

    J’adore commenter les articles de keseyo. Tout le monde a un pseudo anonyme mais est carrément grillé. héhé.
    Moi aussi je mets mon grain de sel dans toute cette boucherie : c’est le soja qui déforeste le plus, soja destiné à nourrir le bétail… européen. Comme quoi ya pas que nous qui mangeons du tofu.

  4. Leo said

    C’est de mieux en mieux écrit, j’adore.
    Continue d’écrire des articles sur mon programme d’agreg s’il te plait. 🙂

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