Pourquoi je devrais aller voir un psy

02/12/2009


Tu devrais aller voir un psy. Ca fait un drôle d’effet, surtout quand ça vient d’un inconnu qui a fait son diagnostic à partir de la dramatique situation suivante : hier, dans un bar, j’osais (!) boire de l’eau et snobais la piste de danse. Je m’estimais plutôt vaillante d’être là étant données l’heure et la perspective réjouissante de me lever à 8heures, mais faut croire que je me voilais la face. Just face it.

On aurait pu me demander “Bah qu’est ce qui t’arrive?”, plus classique, ou me dire “Va dormir“, plus logique. Mais nous sommes à Buenos Aires. Et je vous le donne en mille, Buenos Aires est une des villes les plus psychanalysées du monde. Avec New York, elle abrite la plus forte concentration de psychanalystes au mètre carré : 500 pour 100 000 Porteños…

Un habitant sur deux de Buenos Aires est passé à un moment de sa vie par un cabinet de psy, d’après une étude récente d’un grand consultant national ! Autre enquête réalisée par la Universidad Abierta Interamericana : dans la ville de Buenos Aires, 70% des habitants ont une perception positive de la psychanalyse.

C’est donc à Buenos Aires que vous avez le plus de chances de tomber sur un psy au coin de votre rue, mais du coup, l’Argentine, dans son ensemble, concentre la plus grande quantité de psychologues du continent américain : 12.000 professionnels en activité, selon l’association de Psychanalyse d’Argentine. Un psychologue pour 649 habitants.

Et pour conclure ce beau paquet de chiffres, à l’échelle nationale, cela donne en 2009 32% des Argentins déclarant qu’ils ont été au moins une fois dans leur vie chez un psy.

Mais ce qui est le plus marquant dans tout ça, c’est l’absence totale de complexe vis à vis du sujet. Illustration.

L’autre jour à la radio, j’apportais les interviews à passer à l’antenne à Ivan le technicien, dans sa minuscule petite salle coincée entre une vitre donnant sur la salle de production et une autre sur le studio. Je le surprends en grande discussion avec Jimena, une productrice des émissions matinales devenue ma grande copine. Je comprends qu’Ivan parle d’une première personne qui lui donne constamment des conseils, très différente de cette deuxième personne qui l’autre jour l’a laissé parlé des heures sans l’interrompre une seule fois, a même piqué un petit somme et a repris comme si de rien n’était. Ca fait bien rire Jimena, de façon totalement naïve je demande de quoi il s’agit, et Ivan me répond tout naturellement qu’il suit depuis quelques années une thérapie avec deux psys, l’un freudien, l’autre lacanien. Et voilà qu’ils partent dans une grande discussion savante sur les différences entre les deux écoles, je suis un peu perdue. Jimena parle de sa psy comme de sa meilleure copine. Et la même situation, ou l’équivalent, s’est reproduite plusieurs fois!

Disparue, donc, l’idée française, européenne, extra-argentine qu’il faut avoir honte d’aller voir un psy, ou qu’il faut le garder pour soi. Plus besoin d’inventer des excuses bidon le jour où Georgette vous propose un café en même temps que votre séance de psy, vous pouvez désormais débriefer la séance avec Georgette.

Dans mon autre stage, à Periodismosocial, ils m’ont parlé de la série Vulnerables, “une série géniale” qui dans les années 2000 avait eu un immense succès, et pour certains semble avoir marqué un avant et un après dans la fiction télé argentine. Dans chaque épisode on assistait à une quinzaine de minute de séance, les six protagonistes suivant une thérapie de groupe. Apparemment les téléspectateurs commentaient en masse les réactions des patients et les interprétations du psy. On parlait de “Vulnerables” partout : au boulot, dans le collectivo, sur la Plaza de Mayo. Les cabinets de psys et les hôpitaux auraient même enregistré une augmentation de demandes de ce type de thérapies.

Alors bien sûr la question sous-jacente à tout ça, c’est “pourquoi ?”. Pourquoi ici plus qu’ailleurs ? Chacun y va de sa petite théorie. Déracinement d’une population qui est à 97% descendante d’Européens ? Société traumatisée par les crises économiques ? Traumatisme de l’histoire, de la dictature ? Successives désillusions politiques ?

** L’influence de la grande école de psychanalyse argentine, créée par les élèves de Freud, associée au tempérament espagnol-italien qui a une facilité à se raconter, comme ajoutent deux psychiatres de l’hôpital Georges Pompidou rencontrés par un fidèle lecteur après la lecture de ce post…? Il ne faudrait pas  s’inquiéter pour le bien-être des argentins, mais plutôt partir du principe que c’est un “sport national”, un rituel pour la classe moyenne, un phénomène avant tout culturel ?

Difficile – du moins pas dans mes cordes là, ce soir – de faire le diagnostic d’un pays tout entier.

Mais en tout cas l’Argentine a beau boire et danser dans les bars, elle va chez le psy quand même. Et pas qu’un peu. Donc elle marche pas ta théorie, coco.

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4 comentarios to “Pourquoi je devrais aller voir un psy”

  1. Stef said

    De la part d’un aficionado: bravo! félicitations pour ce post remarquablement construit (la phrase de fin renvoie à la première, bien vu!!) et très drôle. Evidemment, l’excellente appréciation de l’aficionado en question est probablement dictée par la même culture Française – et Parisienne- que celle de l’auteur du “post”. Grâce à ces “post” réguliers, le Parisien qu’est l’aficionado a ressenti le besoin de venir sur place vérifier que l’atmosphère décrite était bien celle-là: ce fut fait et concluant.
    Dans ce concert de louange, l’aficionado souhaiterait (avec beaucoup de circonspection, étant donné ses liens familaux avec l’auteur) introduire une remarque: parmi les différentes raisons qui conduiraient les argentins à la psychanalyse, évoquées en fin de “post”, mériterait de figurer une énième: la famille. Mais qu’a donc fait à chaque argentin sa propre famille pour qu’il ait besoin d’une psychanalyse? Ca, c’est le côté négatif. Le bon côté, c’est que la culture familiale en Argentine est telle qu’on lui a appris dès son plus jeune âge (celui où l’on va dans les bars) à parler de psychanalyse, sans tabou. Ah, décidément, les Argentins auront toujours quelque chose à nous apprendre, à nous petits Français. Nous devrions les voir plus souvent…

  2. Leo said

    Je partage totalement l’opinion des aficionados familiaux, cet article est vraiment super. Si je parlais espagnol, j’en profiterais pour glisser un petit proverbe enjoué mais ce n’est malheureusement pas le cas.

  3. Claire said

    Très bel article! Le ton et les mots sont parfaitement justes, le rythme enlevé et rapide, les histoires et les faits s’enchaînent sur un sujet peu communément abordé, en particulier je pense chez les jeunes français. Bravo ma Nanou!
    Continue comme ça, ce blog est génial!

  4. Yo qué sé? said

    Après cette avalanche de compliments qu’on ne saurait qu’approuver mais qu’il n’est pas utile de répéter ici, je demanderai: classe moyenne ? le psy est donc “barato” ? si l’ “Argentine est le seul pays latino-américain avec une vraie classe moyenne”, il y a t’il relation cause à effet? Comment la psychanalyse résiste-t’elle aux crises successives ?
    D’autre part, l’avalanche de chiffres cette fois est d’autant plus appréciée qu’elle est référencée.
    Keep on writin’

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