Tienes Moneda ? Les Grandes joies du Collectivo, Episode 1

05/10/2009

Au commencement, tout était rose

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C’est une histoire tragique, pleine de questions sans réponses, de doutes, d’angoisse et de perplexité. Alors autant commencer gaiement par une victoire, illustrée sous vos yeux par la photo ci-dessus. Une main remplie de pièces de monnaie et un bus qui s’avance à ma rencontre, vous savez ce que ça signifie ici ? Etre riche comme Crésus. Avoir de l’eau en plein désert. Je dirais même plus se faire servir un verre d’eau fraîche avec des glaçons et une rondelle de citron, assis à une table sous un parasol, toujours en plein désert.

Et disons que le flou sur les pièces, dû à un autofocus qui n’en fait qu’à sa tête, est absolument volontaire et se veut être la métaphore photographique du mirage en plein désert. Tout peut être conceptuel, même pour une photo aussi moche !

Une victoire donc. Ce matin, lundi, de retour d’un week-end sans aucun trajet en collectivo -il faut des pauses, c’est recommandé par les médecins- je secoue mon porte-monnaie et en sort au bout d’un diling diling -si doux à l’oreille- un total de 3,45 pesos. La semaine commence bien. Je monte fièrement à bord du collectivo 24, et ayant encore dans ma main toutes les pièces de la photo prise quelques secondes plus tôt, j’exhibe au grand jour ma supériorité devant les regards ahuris des passagers, qui jouent des coudes pour montrer à leur voisin ” Regarde la fille là bas, toute la monnaie qu’elle a, quelle classe.” Bon d’accord j’en fais trop. Mais c’est presque ça.

L’étape critique

Avec mes 3,45 pesos, soit 0,53 euros, j’aurais de quoi faire trois fois le tour de Buenos Aires. 0,53 euros, riche comme Crésus ? Oui, car il est impossible, je dis bien impossiiible, de prendre le bus sans avoir au moins 1,10 en pièces de monnaies. Vous avez 1 peso et 5 centimes : n’y pensez pas !

Mais avec 1,10, vous devenez un passager digne de ce nom, une fois passé par la machine magique.

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Attention, il faut suivre les indications, concentrez-vous c’est compliqué. Pour les non-hispanophones, on indique sa destination au chauffeur ( étape 1) , on insère les pièces ( étape critique) , et on retire l’objet de tous les désirs, un petit papier blanc qui sert de ticket ( arrivée, champagne) .
S’il faut passer par l’étape 1 avant l’étape critique, c’est que le bus coûte 1,10, 1,20 ou 1,25, un prix normalement proportionnel à la durée de votre trajet. Normalement car la logique de cette répartition, je crois que seule la confrérie des chauffeurs de collectivo de Buenos Aires en détient le secret. Parfois j’ai l’impression que plus je vais loin, moins c’est cher. On reconnaît donc, parmi les citoyens de Buenos Aires, un chauffeur de bus à sa case en plus, entièrement consacrée au calcul du prix du trajet en fonction de la destination.

Si vous me suivez bien, c’est à l’étape critique que tout se joue. Un peu quand James Bond doit sauter du toit d’un immeuble à un autre en pleine course-poursuite. Et j’ai eu du mal à comprendre à mon arrivée à Buenos Aires. “Tu vas voir, c’est très con et ça rend fou, mais ici tu peux pas prendre le bus sans monnaie”. Bon, pas de quoi en faire un drame.
Et je ne sais pas pourquoi, au début je n’ai pas connu cette tare immense de ne pas avoir de monnaie. Je me croyais épargnée.

Le drame

Et puis un jour. Un matin, déjà bien en retard – il faut l’avouer au bénéfice de l’histoire- je sors de chez moi précipitamment. A l’arrêt de bus, au moment de vérifier si j’ai bien de la monnaie pour pouvoir passer l’étape critique, caramba, j’ai oublié mon porte-monnaie. Je fouille désespérément et retire triomphalement un billet de 2 pesos. Facile, pensais-je, je vais changer mon billet, et hop dans le bus. Je me dirige en direction du Kiosco le plus proche, ces merveilleuses inventions de BsAs qui vous vendent à tous les coins de rue et à toutes heures sodas, galletitas, bonbons, sandwiches, clopes…Ah ! J’étais encore jeune et insouciante. Je demande tranquillement au vendeur s’il n’a pas la monnaie sur 2 pesos. Il me regarde comme si je lui demandais s’il n’avait pas vu passer Jésus et les douze apôtres, là, il y a deux minutes. Je comprends que c’est un non sans appel, et que je peux garder mon billet de 2 pesos qui n’intéresse personne. Je vous avait dit que c’était une histoire tragique. J’ai dû revenir sur mes pas, marcher 7 cuadras, remonter au 15e étage…et hop dans le sens inverse. Aujourd’hui j’ai mûri, j’ai grandi, j’ai compris qu’il me suffisait d’acheter un caramel et il aurait bien été obligé de me donner de la monnaie. Autant dire que réussir l’étape critique implique souvent de passer par l’étape kiosco, où généralement les alfajores vous tentent plus que les bouteilles d’eau : donc prendre le bus rend obèse.

Pourquoi ?

Vient la question du pourquoi. Pourquoi, Dios mio pourquoi, faut-il payer le bus uniquement avec de la monnaie ? J’ai trop de foi en Buenos Aires pour croire sérieusement au complot de l’obésité, tout est fait pour inciter à la consommation, il doit y avoir un accord secret entre la confrérie des chauffeurs de bus et celle des vendeurs de kiosco…

J’ai longuement réfléchi à la question, mais je suis déjà longue dans mon histoire, je retiens donc mon hypothèse favorite : la raison de tout ce “quilombo” ? Encourager la sociabilité, bien sûr. En attendant que passager 1, passager 2 et passager 3 soient passés par la machine magique à pièces, peut-être passager 4 et passager 5 auront-ils lié une grande histoire d’amitié.

Imaginez-même qu’il manque 10 centimes à passager 4 et que passager 5 lui en fasse cadeau, et c’est carrément l’histoire d’amour.

A vrai dire, l’inverse peut arriver aussi. Pour s’en assurer, munissez vous de 1,25 pesos tout en pièces de 10 centimes, mieux de 5 centimes, et vous allez vous faire plein de copains. Tous vous fusillent du regard  “Bon elle est mignonne mais j’ai bien envie de m’asseoir là alors le diling diling X 12,5, ça va un moment mais..aaah”.
Mais on va retenir l’histoire d’amour.

La Morale

Car oui, il y a un grand enseignement à tirer de tout ça.
On m’avait prévenu dès les premiers jours. Je devais rendre quelques pesos à une étudiante étrangère fraîchement rencontrée et je lui tendais nonchalamment deux pièces de un peso. Ce qui m’a valu un regard entendu “Tu viens d’arriver, toi. Ta monnaie, tu la gardes, tu m’entends ? Toujours.” Ca sonnait comme un avertissement formel, je me disais qu’elle en faisait un peu trop.
Mais non. Souvenez-vous. Vous n’avez jamais de monnaie. Jamais Jamais. Le peu de monnaie que vous avez, gardez-la, chérissez-la, chantez lui des chansons. Amis fumeurs, imaginez qu’il vous reste une cigarette et qu’on vous en demande une. Qu’est ce que vous répondez ? Voilà. Ah elle est belle ta morale, “Chacun pour sa gueule”. Mais tout le monde a sa petite technique. Celle du kiosco, celle d’acheter les tickets de métro un par un plutôt que par carnet de 10…etc. Mais la plus solide de toutes, la voilà.

Quand un commerçant ou un taxi me demande “Tienes moneda?”, je me sens encore coupable encore de mentir si effrontément. Mais bientôt je défierais mon interlocuteur du regard comme celle à qui on ne la fait pas. Car c’est une guerre sans merci, et il faut en sortir vivant !

Et ils vécurent heureux

Si cette histoire vous a découragé, il vous reste toujours…le taxi !
Une escorte suit chaque collectivo, sans doute pour récupérer les vaincus, comme la voiture balai du Tour de France. La preuve en images. Autour de mon collectivo ce matin. Je les ai comptés, pas moins de 11!

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Annabelle

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5 comentarios to “Tienes Moneda ? Les Grandes joies du Collectivo, Episode 1”

  1. leo said

    c’est quoi alfajores?
    Ca a l’air bon!

  2. Ces histoires de monnaie, ça me rappelle le ô combien efficace Rapid Transit Authority de Cleveland, dans l’Ohio. Au moins un train toutes les demies-heures; ce sont les pauvres et les jeunes qui le prennent, donc, après tout, on s’en fout.

    Bref, il faut s’y acquitter de la somme exacte. Petite différence: on peut se servir de billets grace à un magnifique mange-billets qui fait “tveeeeeeet”.

    Et c’est bien connu, les Américains n’ont pas peur du ridicule; ils ont donc crée le billet de 1 dollar. Figurez-vous que dans ce cas, et dans ce cas seulement (ça fait un peu prof de maths, ma phrase), les billets à l’effigie de George Washington s’avèrent être bien pratiques.

  3. Mochal said

    Che boluda! Tenés monedas??
    Porque si querés, todavia tengo en Paris. Las guardo como un tesoro aunque no me sirven. Y escuche que iban por fin a reemplazar este sistema por una carta comun a todos los colectivos… Capaz mas practico, pero igual muy triste…
    Beso grande linda Annabecha

  4. Maxou Bernard said

    Parfaite la théorie sur la sociabilisation dans la file d’attente. Ca éclaire beaucoup des problèmes métaphysico bUenosairiens que je ne pouvais résoudre…
    Il devrait faire un club ou tu serais obligé de payer tes 10 pesos d’entrée en pieces de un…ça deviendrait très vite select.
    Sinon une solution consiste à aller à la banque (HSBC du moins ça marche) ou il te changent tes billets contre des pièces. (Oh le con avec ses solutions la, tu nous laisses un peu aprécier les charmes absurdes de Buenos oui ? Sorry…)

  5. alexander said

    AhiAhiAhi drame o tellement quotidien! rentré à Paris, je jouis de mon passe Navigo, les sévères barrières du métro s’ouvrant automatiquement à mon passage, en me saluant avec un petit “BHEIN” discipliné, comme une rangée de soldats au passage du général..
    Mais c’est trop facile. Aucun défi,aucune satisfaction. Passage évident et rapide qui bien s’adapte aux pas préssés des parisiens, qui, eux, s’en fichent grandement de socialiser dans les transports.
    Oui oui, la nostalgie fait son apparition face aux souvenirs évoqués par cette épreuve portena,petit dilemme -voir tragédie- de tous les jours, quand le déplacement devient Voyage.

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